Chronique de l’émission “Intelligence artificielle et intelligence naturelle”

Intelligence artificielle et intelligence naturelle

Invitée : Daniela Piana, professeure de sciences politiques à l’Université de Bologne

Je ne sais pas pour vous, mais cette année j’ai eu l’impression que le sujet de l’intelligence artificielle (l’IA pour les intimes) était à peu près partout. Comme si accoler ces mots à n’importe quel thème était en mesure de le colorer d’une teinte indélébile de modernité. 

Il faut dire que les promesses sont grandes et que la littérature de science-fiction nous a déjà bien acculturé à l’idée que nous sommes sur le point de concevoir des systèmes computationnels aux capacités égalant, surpassant même leurs concepteurs. Or, comme toujours, ce n’est pas du monstre à la Frankenstein dont il faut se méfier, mais plutôt de leurs concepteurs.

L’IA tout d’abord paraît être devenue une réelle marque commerciale. C’est bien là le génie du marketing que de faire rêver : parler d’algorithmes en capacité de produire de représentations statistiques d’un environnement donné n’est en fait pas très sexy (et je vous ai certainement déjà perdu en l’énonçant). Parler d’« apprentissage » le devient plus : en cédant déjà à un tout petit peu d’anthropomorphisme, l’attention s’arrête. On se dirait ainsi que le « machine learning » (apprentissage automatique) singerait les modes d’apprentissage humain : que nenni ! C’est de la corrélation sur des jeux massifs de données ! Et Yann LeCun, célèbre pionnier de l’apprentissage profond (deep learning) nous dit bien que les « neurones formels » de ses machines sont aussi proches d’un neurone biologique que l’aile d’un oiseau est proche d’une aile d’avion.

Et il convient donc d’arriver à rendre objectif ce que peuvent réaliser les mathématiques et les statistiques. Dans des environnements dits « fermés » (comme le jeu de go) les possibilités arrivent à surpasser l’humain : en revanche, comme le souligne Pablo Jensen dans son livre « Pourquoi ne peut-on pas mettre la société en équation », il est beaucoup plus difficile de trouver des relations stables dans les phénomènes sociaux.

Une fois cette clé de compréhension acquise, comment comprendre la fascination exercée par l’IA. Ce ne sont pas les médias qui vont nous y aider et ils continuent même d’une certaine manière à entretenir le trouble : à titre d’exemple l’on pourrait citer un point hebdomadaire sur France Info qui relate les derniers développements de cette technologie. Il y a quelques semaines, le présentateur évoquait de manière accrocheuse que les IA parvenaient maintenant à « détecter les mensonges » dans les plaintes adressées aux policiers à 80%. Assez rapidement, l’annonce s’est dégonflée puisqu’en fait de détection de mensonge, il s’agit de probabilités sur un récit écrit qui réaliserait notamment une corrélation entre des faits trop précisément décrits et des propos mensongers. Cet outil ne serait en réalité déployé qu’à une échelle de test dans une unité de police en Espagne et le discours relayé réunit les arguments commerciaux de la société privée ayant conçu le produit. Et passons sur l’exemple suivant donné par ce journaliste, de garde-frontière dans des aéroports hongrois et lettons, qui repérerait les visages de menteurs.

Dans ce grand n’importe quoi mélangeant corrélation et causalité, probabilité et vérité, il y a un besoin urgent de clarification. L’intelligence artificielle ne serait en réalité qu’un extraordinaire concept marketing labellisé par John Mc Carthy dans les années 50, très éloigné d’une intelligence naturelle.

Max Headroom

La musique d’Art of Noise que vous entendez mettait en scène le premier présentateur conçu en animation en 3D dans le milieu des années 80. Il était baptisé Max Headroom, et, bien que synthétique, il était en réalité animé par les mouvements du visage de l’acteur Matt Frewer.

L’autonomie de ce personnage synthétique n’était donc qu’une illusion… Daniela Piana, vous allez nous aider à y voir plus clair de ce qui distingue cette intelligence dite « artificielle » de ce que vous qualifiez d’ « intelligence naturelle ». Particulièrement si ces assemblages d’algorithmes sont en mesure de mettre au défi les professions du droit, tels que les avocats ou les magistrats.


Ecoutez l’entretien avec Daniela Piana, professeure de sciences politiques à l’Université de Bologne